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Sentiments
La bonté ne demande pas, comme l'ambition, un retour à ce qu'elle donne; mais elle offre cependant aussi une manière d'étendre son existence et d'influer sur le sort de plusieurs; la bonté ne fait pas, comme l'amour, du besoin d'être aimé son mobile et son espoir; mais elle permet aussi de se livrer aux douces émotions du coeur, et de vivre ailleurs que dans sa propre destinée: enfin, tout ce qu'il y a de généreux dans les passions se trouve dans l'exercice de la bonté, et cet exercice, celui de la plus parfaite raison, est encore quelquefois l'ombre des illusions de l'esprit et du coeur.
Dans quelque situation obscure ou destituée que le hasard nous ait jetés, la bonté peut étendre l'existence, et donner à chaque individu un des attributs du pouvoir, l'influence sur le sort des autres. La multitude de peines que savent causer les hommes les plus médiocres en tous genres conduit à penser qu'un être généreux, quelle que fût sa position, se créerait, en se consacrant uniquement à la bonté, un intérêt, un but, un gouvernement, pour ainsi dire, malgré les bornes de sa destinée.
Germaine de Staël-Holstein 1796 |
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L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour
soi; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les
tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens; il ne
se repose jamais hors de soi et ne s'arrête dans les sujets
étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce
qui lui est propre.
Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien
de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites;
ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations
passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la
chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de
ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants, il y
fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent
invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève,
sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en
forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il
les méconnaît ou il ne peut se résoudre à les avouer.
De cette
nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de
lui-même, de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses
grossièretés et ses niaiseries sur son sujet; de là vient qu'il
croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès
qu'il se repose et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a
rassasiés.
Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même,
n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui,
en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont
aveugles seulement pour eux-mêmes.
En effet dans ses plus grands
intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de
ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il
entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de
sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une
espèce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si
fort que ses attachements, qu'il essaye de rompe inutilement à la
vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait
quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu
faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de
plusieurs années; d'où l'on pourrait conclure assez
vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont
allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets;
que son goût est le prix qui les relève et le fard qui les
embellit; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son
gré, lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré.
Il est tous les
contraires, il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé,
miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes
inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent
et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt
aux plaisirs; il en change selon le changement de nos âges, de nos
fortunes et de nos expériences; mais il lui est indifférent d'en
avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en
plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui
plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent
des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui
et de son propre fonds; il est inconstant d'inconstance, de
légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il est
capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier
empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des
choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont
nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est
bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les
plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et
conserve toute sa fierté dans les plus méprisables.
Il est dans
tous les états de la vie, et dans toutes les conditions; il vit
partout, et il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode des
choses, et de leur privation; il passe même dans le parti des gens
qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui
est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte,
il travaille même à sa ruine.
Enfin il ne se soucie que d'être, et
pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc
pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité,
et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire,
parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se
rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il
ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu'il est
vaincu et qu'on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe
dans sa propre défaite.
Voilà la peinture de l'amour-propre, dont
toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en
est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et
le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la
succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels
mouvements.
François de La Rochefoucauld |
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Enfin deux amis d'un sexe différent, qui n'ont aucun intérêt commun, aucun sentiment absolument pareil, semblent devoir se rapprocher par cette opposition même; mais si l'amour les captive, je ne sais quel sentiment, mêlé d'amour-propre et d'égoïsme, fait trouver à un homme ou à une femme, liés par l'amitié, peu de plaisir à s'entendre parler de la passion qui les occupe.
Ces sortes de liens, ou ne se maintiennent pas, ou cessent alors qu'on n'aime plus l'objet dont on s'entretenait; on s'aperçoit tout à coup que lui seul vous réunissait. Si ces deux amis, au contraire, n'ont point de premier objet, ils voudront obtenir l'un de l'autre cette préférence suprême.
Dès qu'un homme et une femme ne sont point attachés ailleurs par l'amour, ils cherchent dans leur amitié tout le dévouement de ce sentiment, et il y a une sorte d'exigence naturelle, entre deux personnes d'un sexe différent, qui fait demander par degrés, et sans s'en apercevoir, ce que la passion seule peut donner, quelque éloigné que l'un ou l'autre soit de la ressentir.
On se soumet d'avance et sans peine à la préférence que son ami accorde à sa maîtresse; mais on ne s'accorde pas à voir les bornes que la nature même de son sentiment met aux preuves de son amitié; on croit donner plus qu'on ne reçoit, par cela même qu'on est plus frappé de l'un que de l'autre, et l'égalité est aussi difficile à établir sous ce rapport que sous tous les autres; cependant elle est le but où tendent ceux qui se livrent à ce lien.
L'amour se passerait bien plutôt de réciprocité que l'amitié; là où il existe de l'ivresse, on peut suppléer à tout par de l'erreur; mais l'amitié ne peut se tromper, et lorsqu'elle compare, elle n'obtient presque jamais le résultat qu'elle désire; ce qu'on mesure paraît si rarement égal; il y a quelquefois plus de parité dans les extrêmes, et les sentiments sans bornes se croient plus aisément semblables.
Germaine de Staël-Holstein (1796) |
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Elle n'est ni un vice, ni une vertu, tant qu'elle n'entre point dans
le domaine de la prudence ou de la bienveillance. C'est simplement un certain état
des affections impliquant attachement à des objets particuliers. Or, cet attachement
peut être ou nuisible ou bienfaisant. Il est difficile qu'il soit indifférent : ce
serait supposer des motifs et des conséquences de peines et de plaisirs, sans qu'il
en résultât, de part ni d'autre, aucun excédant définitif; circonstance tellement rare
dans le domaine de l'action humaine, qu'il est à peine nécessaire d'en tenir
compte.
L'amitié peut être nuisible à l'objet aimant et à l'objet aimé; dans ce cas,
c'est tout à la fois une infraction aux lois de la prudence et de la bienveillance.
Elle peut être pernicieuse à celui qui aime, et, alors, son exercice est interdit par la
prudence. Sans être pernicieuse à celui qui aime, elle peut l'être à la personne aimée;
dans ce cas, elle est malfaisante. De même, lorsque les plaisirs de l'un des
deux sont plus que contre-balancés par les peines de l'autre, il y a une perte nette
de bonheur, et par conséquent de vertu.
Quand l'amitié est une source d'avantages
mutuels, il y a exercice de prudence et de bienveillance, jusqu'à concurrence de
ces avantages mutuels, en supposant toujours que les conséquences des paroles ou
des actes qui sont la source de ces avantages, ne s'étendent pas au-delà des individus
en question; car quel que soit le résultat de bonheur que cette amitié leur procure,
elle ne sera pas vertueuse, si elle détruit dans autrui plus de bonheur qu'elle
ne leur en confère à eux-mêmes.
Jeremy Bentham (1834) |
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